ARMÉE (pouvoir et société)


ARMÉE (pouvoir et société)
ARMÉE (pouvoir et société)

«Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.» Compléter l’aphorisme voltairien en rappelant que le monarque tend à s’entourer de ses lieutenants, à leur conférer charges et privilèges et à créer ainsi une noblesse militaire, c’est marquer la connivence entre le pouvoir et l’armée. Connivence ou rivalité. Tantôt le corps militaire, gardien de la souveraineté, est l’ombre portée du pouvoir, son dernier recours et son bras séculier; tantôt, disposant de toute la force de l’État, il se pose en concurrent, prêt à abuser de ses armes et à les tourner contre celui qui les lui a confiées. Puissance incoercible que seul le peuple peut parfois égaler, encore que, comme le dit Lénine, on ne fasse pas «la révolution contre l’armée»!

Ces relations aussi étroites qu’ambiguës avec le pouvoir ne constituent pas, il est vrai, un cas unique. L’Église en connaît d’identiques: du couple pouvoir spirituel-pouvoir temporel au couple pouvoir civil-pouvoir militaire, on retrouve épisodiquement les mêmes débordements, les mêmes conflits et, pour y remédier, l’appel à des solutions voisines. «L’armée, toujours outre mesure honorée ou décriée», disait Vigny; et Victor Hugo: «J’ai des rêves de guerre, dans mon âme inquiète, j’aurais été soldat si je n’étais poète.» Bref – est-ce le sang versé? –, l’armée est, comme l’Église, une institution-mythe: on peut la «professionnaliser», la «civilianiser», l’adapter au modernisme, on ne peut jamais tout à fait la banaliser ni la considérer comme un simple service public.

Même face-à-face difficile avec la société. L’armée en vient, le soldat se situant, par définition, sur une trajectoire qui part de la vie civile pour y revenir. Elle en est le «miroir», dit Trotski, et «souffre de toutes ses maladies, normalement à une température plus élevée». Elle est «l’expression la plus complète de son esprit», écrit de Gaulle dans Le Fil de l’épée . De même, Fustel de Coulanges dans La Cité antique : «L’état social et politique d’une nation est toujours en rapport avec la nature et la composition de ses armées.» Enfin, Quincy Wright dans Study of War : «Ce sont les conceptions morales, juridiques et politiques prévalant à un moment donné qui modèlent le plus les armées et déterminent la forme des conflits qu’elles sont appelées à mener.»

La fresque court des «gardiens de la cité», chers à Platon, aux troupes et milices populaires de l’époque moderne, en passant par Rome, qui, pendant huit siècles, à travers ses légions, ses prétoriens et ses alliés, se reflète au miroir de ses armées avant de mourir avec elles. De même, plus tard, la société féodale, condamnée avec ses derniers chevaliers. Viennent ensuite les forces monarchiques, vouées au formalisme par le souci des rois de ne pas compromettre l’équilibre auquel leur trône est lié; les armées révolutionnaires et impériales, toutes de dynamisme; enfin, à l’heure industrielle, la «nation armée».

L’armée n’en garde pas moins une autonomie, une spécificité, une «grammaire» propre, différente souvent de la logique commune. Celles-ci, selon le contexte social et historique, peuvent être plus ou moins marquées. L’institution, par ailleurs, n’est pas homogène: elle est extrêmement diversifiée et comporte aujourd’hui des pans entiers proches par leurs activités d’entreprises civiles similaires. De même, dans le brassage général, tend-elle à se désenclaver sur le plan psychologique, l’époque n’étant plus où Psichari pouvait écrire: «L’armée, en temps de paix, ça sert à ce qu’il y ait des militaires.» Pour autant, le particularisme demeure. Il tient à la mission impartie au corps militaire mais aussi à un phénomène qu’à propos de la théorie marxiste Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Meunier ont fort bien mis en évidence: «La division du travail social impose l’apparition de groupes professionnels qui, même s’ils incarnent des intérêts de classe, tendent finalement à poursuivre leurs objectifs propres, au point de se mettre en opposition avec les groupes qu’ils représentent» (Pour une sociologie politique , t. II, Seuil, 1974).

Il convient donc d’analyser préalablement le «phénomène militaire», son ampleur et sa spécificité, si l’on veut comprendre les rapports anciens et actuels de l’armée, du pouvoir et de la société.

1. Le poids des armes

Au commencement était le combat, pour lequel, qu’on le veuille ou non, l’armée est organisée. Sans doute n’est-ce pas sa seule mission, ni sa seule perspective, à l’heure notamment où tant de militaires sont voués au maintien de l’ordre, s’adonnent à des tâches scientifiques ou subalternes, gèrent des personnels sans vocation guerrière ou sont paralysés par la dissuasion. Mais le combat, in fine , reste en filigrane comme dans Le Désert des Tartares . Qu’on pense aux forces argentines, brusquement engagées aux Malouines, alors qu’on les croyait faites pour la parade ou pour la répression. De même, qu’on pense à l’évolution politique d’aujourd’hui, tournée vers «les dividendes de la paix», puis brusquement, devant les risques de chaos, vers une vigilance renforcée, impliquant le maintien d’une posture martiale. Bref, le combat est la raison d’être première du soldat, le fil directeur de sa psychologie et de sa formation, la trame dont tout découle, explicitement ou non: la virilité et l’esprit collectif, l’uniforme et l’uniformité, le mode de vie spécifique, le souvenir des camarades tués, le mythe, etc.

Le combat – où chaque arme a des effets, chaque soldat des capacités, chaque service des moyens qu’il s’agit, dans leur ensemble, de conjuguer – implique une organisation telle que chacun, tout en jouant son propre rôle, concourt directement à la même finalité. Finalité exceptionnelle, la guerre, comme l’écrivait André Maurois, comportant parfois de réels dangers! Ainsi, la fonction crée l’organe, la cohésion étant primordiale dans un cadre truffé d’impondérables – la peur, la fatigue, le froid, la pluie, le désert, le retard de Grouchy, l’arrivée de Blücher –, bref, où la survie individuelle et le succès commun sont totalement liés. Rien d’étonnant à ce que le corps militaire, appelé ainsi de longue date à se structurer, ait servi de modèle à tant d’entreprises modernes. Rien d’étonnant non plus à ce qu’aujourd’hui, à l’heure du management et de l’informatique, ses effectifs, ses matériels, sa logistique, ses écoles, son domaine, ses arsenaux et son budget le conduisent à se rapprocher en partie des grandes firmes civiles. Mais, comme on le verra, le parallèle a ses limites: seule détentrice de la force de la nation, l’armée est vouée moins à participer à sa vie courante qu’à assurer sa survie aux grands moments; elle est à ce titre soumise à des perspectives comme à des contraintes hors du commun.

D’autre part, outil de coercition, chargé de la sauvegarde générale, et par là même nimbé de légitimité, le corps militaire ne saurait se réduire à une simple organisation technique faite pour la bataille; il se mue dans les faits en institution politique et sociale. Du même coup, ses «missions», ses tâches ponctuelles deviennent des «fonctions» qui accroissent considérablement son poids. Fonctions manifestes de guerre, de maintien de l’ordre, et – de tout temps – de dissuasion, n’y revenons pas; mais aussi fonctions latentes, les unes inattendues, sur les plans économique, idéologique et politique, les autres, plus classiques, d’intégration et de souveraineté.

Fonction symbolique, et non pas folklorique, comme pourraient notamment le faire croire certains cérémonials ou certains défilés, la fonction de souveraineté est plus ou moins prononcée selon les avatars de l’histoire. Nette, aujourd’hui, dans les États de souche récente qui, à grands frais, se dotent d’une force militaire destinée précisément à affirmer leur indépendance et leur identité; plus nette encore dans des pays franchement militaristes, comme le fut la Prusse ou comme le sont tant d’autres, elle est au contraire limitée là où, comme chez les Anglo-Saxons, le professionnalisme domine. En France, en revanche, un certain antimilitarisme n’empêche pas que l’armée, du fait d’une histoire nationale tourmentée, de son imprégnation aristocratique et de la tradition absolutiste, ait longtemps conservé, et retrouve encore parfois, une sorte de magistère ou de majesté, à l’image de l’État, dont elle demeure plus ou moins la fille aînée. Qu’on pense à la gendarmerie, doyenne de toutes les armes, et aux trois mille brigades qu’elle essaime dans le pays, dans une optique beaucoup plus tutélaire que répressive.

La fonction de souveraineté se double d’une autre fonction, celle d’intégration, l’une et l’autre contribuant à la stabilisation de l’État et de la nation. Intégration limitée avec les armées professionnelles, mais explicite avec la conscription et les milices: comment omettre le rôle unificateur joué par le service militaire, aux côtés de l’école de Jules Ferry, sous la IIIe République? Que la France jacobine s’en tienne, d’ailleurs, jusqu’ici à la conscription, alors que les pays anglo-saxons tendent à considérer cette dernière comme une atteinte à l’habeas corpus du citoyen, montre assez et le rôle catalyseur qu’on entend, chez nous, lui faire tenir, et la différence de conception que l’on a, ici et là, de l’armée.

De la fonction économique, il est à peine besoin de parler, à l’heure de la «guerre électronique», de l’aéronautique et de l’espace, de l’énergie nucléaire, des industries de pointe, des «complexes militaro-industriels» et du commerce des armes. Il va de soi qu’en théorie l’armée n’a aucune vocation de ce type: bien au contraire, il n’est pas de corps moins rentable. La fonction réelle qu’elle remplit en ce domaine n’en est que plus visible. Le rôle tenu par la course aux armements dans l’effondrement de l’U.R.S.S. et les problèmes touchant à la «reconversion» de son armée se passent, à cet égard, de commentaires.

La fonction idéologique et politique prolonge les précédentes. Elle est patente dans les États à dictature militaire comme dans ceux où l’armée – qu’elle soit fasciste ou populaire – est le plus ferme soutien, parfois le seul, des gouvernants. Dans les pays libéraux, le phénomène est plus subtil. L’armée étant, en régime de croisière, priée de se tenir à l’écart de la politique, on peut parler de «neutralité». Toutefois, si la politique politicienne lui est, à coup sûr, étrangère, il en va différemment de la continuité de l’État et de la cohésion de la communauté nationale qu’elle a souvent contribué à assurer et qu’à sa façon elle a pour tâche de garantir. Est-ce pourtant l’intérêt général, l’idéologie dominante ou sa propre idéologie que l’armée, le cas échéant, défend? N’est-ce pas sa propre cause, sa propre logique que l’institution militaire, en s’identifiant notamment à la patrie et en cherchant à la maintenir telle qu’elle la voit, cherche à préserver à travers les péripéties historiques? Passent les régimes: à chaque grand tournant du XIXe siècle en France, la justice militaire indique «le bon choix» au pays! Passent l’Empire et la République, rien n’est perdu tant que la Reichswehr survit!

Une fonction de sacralisation, née du mythe guerrier, complète la panoplie militaire. Exaltation du sacrifice suprême, culte des héros universellement célébré..., il s’agit là, en réalité, de moyens propres à sacraliser l’esprit de communauté. Ainsi, forte de la mort qu’elle accepte et qu’elle donne, l’armée – aux côtés de la magistrature, arbitre du bien et du mal, de l’Université, alchimiste du savoir, et de l’Église, tournée vers l’au-delà – prend place au panthéon des plus grandes institutions. D’autant que le caractère sacré que la mort confère au guerrier n’a pas pour seul effet de le magnifier. Il a une incidence collective: en suscitant le culte du souvenir peu à peu mis en légende, il sécrète les traditions et donne au corps militaire une autre caractéristique: la mémoire historique. Comme les images d’Épinal tendent à le prouver, c’est non seulement le soldat, mais la conscience collective qui identifie l’armée aux grands moments du passé.

Cette conscience historique, outre la cohérence et la solidarité qu’elle lui confère, donne ainsi à l’armée un sens aigu de la continuité. Défendre le pays comme les anciens l’ont fait revient à assurer, quoi qu’il arrive, sa pérennité. L’«État militaire» prend, par là même, un tour particulier, sans doute atténué aujourd’hui, mais encore réel au sein des forces vives, des unités combattantes de l’armée. La permanence, tout autant que la technique, est la règle, la notion consensuelle de «service» et d’allégeance à la nation, à la patrie ou au roi l’emportant, chez ceux qui comptent – cadres d’active en particulier –, sur celle plus prosaïque de contrat et d’emploi. Le contrat est temporaire, l’allégeance sans limite. Par-delà les hommes et les régimes, l’armée, qui se situe moins à droite ou à gauche que dans le temps, a le sentiment que tout change et qu’elle seule a la durée.

Les traits jusqu’ici esquissés dessinent finalement un groupe social particulier – la société militaire – qui fait corps avec l’organisation elle-même dont elle est la réplique humaine. Ce n’est pas le cas de la plupart des professions dont les membres, qu’ils soient simplement unis par des soucis ou des profits communs, voire liés par une déontologie et une action collective, ne sont pas pour autant, comme les militaires, foncièrement intégrés et interdépendants. En fait, c’est de «communauté» qu’il faut, en l’occurrence, parler. Non plus de simple dépendance, mais d’adhésion, moins de cadre d’appartenance que de groupe de référence, chacun se nourrissant des mêmes valeurs et du même particularisme, dont le mode de vie, le mode de penser et le conformisme ambiant, tout de bienséance, de réflexes hiérarchiques et de respect de l’ordre établi, constituent les grands pôles d’unité que l’autorecrutement vient encore renforcer. Cette communauté militaire n’est, d’ailleurs, nullement close. Elle s’élargit en une vaste mouvance où se retrouvent épouses et familles, anciens militaires de carrière et anciens combattants, cadres de réserve, adhérents d’associations patriotiques gardiennes de la flamme et du souvenir, tant d’autres encore qui apparaissent comme autant de relais, de hiérarchies parallèles et parfois de groupes de pression politiques, constituant pour le corps d’«active», qui siège au centre de ce dispositif, une clientèle, un écho sonore ou un glacis.

2. La spécificité militaire

On voit pourquoi il arrive à l’armée d’être un État dans l’État et au soldat, à la fois fort de ses fonctions éminentes et rivé à un cadre particulier par des liens extrêmement puissants, de se sentir, hors de son milieu, comme un étranger. Encore ne peut-on en rester là. De la mission de défense de la collectivité et, en simplifiant, de combat ne découlent pas seulement des fonctions inattendues, une psychologie et un état spécifiques. Cette mission, sur les plans organique, juridique, éthique et finalement politique, détermine un certain nombre de traits, à la limite une véritable «mécanique» militaire, plus ou moins marqués selon les époques et les pays, mais, avec des variantes, communs à toutes les armées.

La spécificité organique, ou structurelle, tient à deux données fondamentales de la guerre : toute armée étant conjointement un système d’hommes et un système d’armes, il convient, d’une part, d’obtenir le meilleur rendement et la meilleure cohésion des deux; il importe, d’autre part, d’être capable de faire campagne avec une relative autonomie. Il en résulte deux spécificités secondaires, l’une verticale, l’autre horizontale. La première tient en trois mots clés: hiérarchie, discipline, uniformité. Faute de savoir très bien, en effet, comment les choses vont se passer dans un contexte guerrier où la peur, la mort et la chance ne sont jamais absentes, il n’est d’autre solution que d’adapter l’outil de façon souple, en rivant en revanche de façon stricte l’homme à sa mission. D’où le jeu de construction que constitue toute armée, où, des plus petites aux plus grandes, s’imbriquent les unités, tandis qu’au même niveau toutes sont identiques pour rendre relèves, remplacements et manœuvres d’ensemble plus aisés. Uniformité doublée, pour l’efficacité, du souci de plier le soldat à un seul ordre, c’est-à-dire à un seul chef, ainsi qu’à une règle de discipline telle que, dans les pires circonstances, la mission soit exécutée. Par ailleurs, la nécessité de pouvoir opérer, isolée, à distance, conduit l’armée à une diversification sans égale: non seulement des armes, aux mille spécialités, mais aussi des services où se retrouvent pêle-mêle aumôniers et cuisiniers, magistrats et armuriers, ingénieurs et transmetteurs, médecins, mécaniciens, maîtres tailleurs et maîtres-chiens. Aucune institution, aucun trust ne dispose d’une telle palette de capacités: de là les tâches «extra-militaires» dont nous aurons à reparler. Reste qu’il y a, d’un côté, monolithisme et, de l’autre, universalité, deux traits qui donnent à l’armée une puissance sans pareille et des virtualités «totalitaires» que les autres spécificités ne font que renforcer.

Pas plus que la précédente, la spécificité éthique ne découle d’une manie ou d’un hobby. Qui dit «guerre» dit «mort». Or on n’accepte pas de mourir sans motif, ni motivation. De là ce qu’il est convenu d’appeler les «vertus militaires»: patriotisme, cela va sans dire; courage et virilité; désintéressement, austérité et disponibilité; fraternité et esprit de corps, etc., le tout étant souvent recouvert par l’expression ambiguë et galvaudée d’«honneur militaire».

S’ajoute une spécificité juridique faite des contraintes exorbitantes que, de par sa mission, l’armée subit ou fait subir: conscription obligatoire, règles de discipline, restrictions à la liberté d’expression et diverses sujétions que l’autorité militaire a le pouvoir d’imposer.

Ces trois spécificités – sorte d’«idéal type», selon Max Weber – représentent en quelque sorte les conditions nécessaires pour qu’une force soit en mesure de faire la guerre: une armée qui en est privée, que ce soit par libéralisation, bureaucratisation ou «civilianisation» outrées, risque d’être inapte ou paralysée. Qu’on pense à la Commune de Paris impuissante devant les Versaillais. En revanche, ces conditions sont suffisantes au sens où les pousser trop loin conduit à des excès. Ainsi, alors que hiérarchie, discipline et uniformité ne sont que des moyens, les ériger plus ou moins en fin, comme c’est parfois le cas dans les armées traditionalistes, voire spécialement dans les unités dites d’élite, favorise le prétorianisme. De même, une éthique exacerbée mène à de graves dérives: nationalisme, culte de la force, armée se posant en modèle, esprit de caste, élitisme hypertrophié.

Ces déviations se répercutent finalement sur le plan politique: non seulement le poids de l’armée et l’importance de sa mission n’y sont pas sans influence, mais, par effet direct ou par le canal de l’opinion publique, qu’elle soit favorable ou hostile, la psychologie, l’éthique, la solidarité, la propension militaire à l’ordre ne sont pas sans interférer, surtout si elles poussent au «militarisme». Certes, comme disaient les vieux textes révolutionnaires, «le soldat n’a pas à délibérer». Mais qu’on comprenne bien: sa neutralité n’est pas indifférence, on ne peut attendre de lui qu’il se sacrifie pour défendre le pays, ou simplement qu’il prépare ce dernier à la guerre, en se désintéressant totalement des données qui, le cas échéant, rendent sa mission et ses efforts sans objet. Comment espérer gagner une guerre au milieu des luttes intestines, de la subversion ou de l’anarchie? Comment préserver la patrie – qu’on pense au putsch moscovite de 1991 – si celle-ci vole de toutes parts en éclats? Même lorsqu’elles se prétendent progressistes, les armées se révéleront d’autant plus conservatrices que leur spécificité organique et éthique les conduit à penser que tout serait facile si la nation voulait bien sinon s’aligner sur l’institution militaire, du moins épouser son ordre, ses vertus et, finalement, son point de vue.

3. L’archétype atténué

Entre laxisme et militarisme, la spécificité des armées fluctue, comme les monnaies, au sein d’un «serpent militaire» marqué par deux seuils. Historiquement, c’est en fait le second qui a été le plus souvent transgressé, comme en témoignent, parmi d’autres irruptions sur la scène politique, tant de coups d’État. L’un des soucis des gouvernants est donc d’y parer.

Le premier réflexe est évidemment de renforcer la discipline, de telle sorte que d’une plus grande discipline «dans» l’armée on puisse attendre une plus grande discipline «de» l’armée, c’est-à-dire un plus grand loyalisme. Malheureusement, cette méthode a des effets pervers. Elle tend à accentuer les différences avec la société, à isoler l’armée, à ériger ses règlements en cathéchisme, à exacerber la conscience qu’elle a de sa vocation éminente, bref, au lieu d’accroître sa réserve, elle peut au contraire, si l’occasion s’en présente, la pousser à en sortir. Aussi, la sociologie et l’évolution démocratique aidant, est-on plutôt porté aujourd’hui à la démarche inverse: «ouvrir» l’armée, l’arracher à sa logique spécifique, la banaliser.

La chose, à vrai dire, n’est pas nouvelle. Tocqueville, témoin pourtant, en Amérique, d’une armée sans autre tradition que protestante, rétive, depuis Cromwell notamment, à tout militarisme, le soulignait bien: si, par «leurs penchants opposés», les militaires font courir des dangers à toute démocratie, le remède est dans le pays lui-même. C’est «avec des citoyens éclairés, fermes et libres, qu’on fait des soldats obéissants et disciplinés». Il s’agit donc de «faire entrer l’esprit général de la nation dans l’esprit particulier de l’armée» (De la démocratie en Amérique , t. II, 3e partie).

À cette fin, on peut choisir de renoncer aux forces professionnelles, supposées refléter la quintessence même de l’esprit militaire, pour recourir aux milices, à la conscription, voire aux armées populaires: autant de versions du «peuple en armes», par définition proches de la société. Les milices, toutefois, sous la forme des «gardes nationales», ont souvent montré qu’elles étaient moins un instrument démocratique qu’un instrument de classe. Le service militaire implique un encadrement d’active tel que le comportement loyal des recrues est loin d’être assuré: en 1961, le contingent contribue à l’échec du putsch des généraux en Algérie, mais sur le même terrain en mai 1958, comme plus tard au Chili, il suit, sans mot dire, ses officiers. Les forces populaires, enfin, serties dans le parti unique, expriment et défendent une idéologie que subit, plus qu’il ne la partage, le pays tout entier. Les armées les moins politisées ne sont-elles pas, d’ailleurs, les armées anglo-saxonnes, toutes armées de métier? Bref, la cause n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

Au lieu de s’attaquer aux structures, on peut donc s’en prendre plus simplement au mode de vie, en cherchant en quelque sorte à le démilitariser. C’est la thérapeutique mise au point, depuis le dernier grand conflit, par les armées japonaise et allemande. La Bundeswehr, à l’évidence, ne pouvait être simple résurgence de la Wehrmacht, de la Reichswehr ou, plus généralement, de l’armée prussienne; la République fédérale, pour conjurer les vieux démons et rassurer ses voisins, fut donc conduite, en mettant sur pied, en 1955, ses nouvelles forces, à les libéraliser. L’Innere Führung – ensemble des dispositions destinées à maintenir dans les quartiers un style de vie démocratique et à assurer la formation civique et morale des recrues – a ainsi servi de cadre à la reconversion du militaire de type prussien en «soldat citoyen»: rejet du dressage ancestral comme de certains rites, abandon de l’uniforme en dehors du service visant à une certaine désacralisation du métier des armes, discipline fonctionnelle, atténuation des différences hiérarchiques, élection d’hommes de confiance dans chaque unité, serment de loyalisme à la République, délégué parlementaire chargé de recueillir les doléances et de veiller à toute dérive, etc. Une mutation profonde a ainsi été effectuée.

Qu’en est-il de la France? Son armée, si importante que soit sa place, n’a jamais été cette «industrie nationale» dont Mirabeau parlait déjà, en 1788, en revenant de Berlin. Sous le poids conjugué des «événements d’Alger» et des transformations sociales, il n’en est pas moins apparu souhaitable de la rapprocher de la nation, d’assouplir ses réflexes conditionnés et de la débarrasser d’un certain nombre d’archaïsmes jugés incompatibles, notamment, avec l’évolution de la jeunesse. D’où l’adoption de nouveaux règlements de discipline, code du service national et statuts, ensemble de mesures prises dans les années soixante-dix et complétées par les socialistes lors de leur venue au pouvoir.

Comme dans la Bundeswehr, mais d’une façon moins solennelle, il s’agit de tempérer, de rendre intelligible la discipline, en distinguant notamment selon que le soldat est ou non en service – ce clivage étant suffisamment admis désormais pour que l’architecture militaire elle-même s’en saisisse, séparant spatialement travail, vie courante et loisirs. S’ajoute le souci de créer un autre esprit en écartant les coutumes surannées et les servitudes inutiles, voire en s’efforçant, à l’occasion, de tenir compte des aspirations et de la personnalité des subordonnés. Le système des punitions est, à cet égard, singulièrement atténué.

Autre novation importante, même si elle n’est pas d’application courante, la discipline cesse, en certaines circonstances, d’être un principe absolu: on ne peut plus l’invoquer – comme ce fut parfois le cas dans le passé et notamment en Algérie – pour couvrir des actes illégaux, qu’ils touchent aux lois et coutumes de la guerre ou à la sûreté de l’État. Nul n’est exonéré, dans ce cas, de sa responsabilité. La subordination hiérarchique ne peut plus servir d’alibi. L’unité de l’armée en sort démythifiée.

Institutionnellement, tout cela débouche sur la mise en place, de la base au sommet, de divers organismes, véritables antidotes au militarisme ou du moins à une rigidité trop marquée: clubs, comités et ateliers qui occupent le soldat en dehors des heures de travail et lui permettent, le cas échéant, de garder le contact avec les civils; commissions consultatives diverses, assurant la participation de chacun aux décisions touchant à l’existence quotidienne. Bien plus fondamentale, cependant, est la question de la représentation de la troupe et des sous-officiers auprès du commandement, voire, de façon plus large, la question de la défense de leurs intérêts, droit dont l’armée est seule aujourd’hui privée.

Le principe veut que ce soit au chef hiérarchique (le «père du régiment») qu’il revient d’assurer la sauvegarde des intérêts de ses subordonnés: solution à plus d’un titre archaïque qui fait la part trop belle à la hiérarchie et à son optique! Ainsi le «rapport sur le moral», établi chaque année, est-il trop souvent lénifié par des chefs de corps soucieux de montrer que tout va bien dans leur unité, ou dans le cas contraire jeté aux oubliettes. La France, à l’inverse de nombre de pays étrangers, en est, toutefois, restée à ce stade: la formule des «hommes de confiance» a été exclue; le président des sous-officiers n’est pas vraiment «élu»; la commission armée-jeunesse, au sein de laquelle siègent des représentants des mouvements de jeunes, n’a sur les réformes du service national, dont elle a à discuter, qu’une influence limitée; enfin, le Conseil supérieur de la fonction militaire, situé à l’échelon du ministre, n’a qu’un rôle réduit: son ordre du jour est déterminé par la hiérarchie et porte essentiellement sur des questions administratives; ses membres, tirés au sort, n’ont guère de poids, même s’ils représentent les diverses catégories de personnel – retraités compris – qui structurent les armées.

Le vrai problème est, évidemment, celui du syndicalisme. La France, où les syndicats sont facilement politisés, l’a résolu par la négative, estimant, non sans quelque raison, qu’il était contraire au principe militaire d’autorité, serait source de hiérarchies parallèles, battrait en brèche l’unité et la neutralité de l’armée. La formule fleurit, en revanche, ailleurs, sous des formes diverses, en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède, etc., ici spécifiquement militaire, là rattachée aux grandes centrales ouvrières, syndicalisme stricto sensu ou associations professionnelles régulièrement consultées au sommet: c’est, semble-t-il, ce dernier système qui permet le mieux de concilier les nécessités du commandement et la légitime défense des intérêts des différentes catégories en cause. Il n’est pas sûr que la France puisse toujours s’y opposer, À défaut, ou parallèlement, elle pourrait recourir au procédé de l’ombudsman , qu’il soit sui generis, comme notre médiateur, ou rattaché à l’Assemblée nationale, comme le délégué parlementaire près la Bundeswehr en Allemagne.

L’évolution démocratique jouant, on peut penser que, au moins dans les grandes armées occidentales, ces divers antidotes suffisent pour préserver désormais l’institution militaire de toute déviation martiale. C’est vrai, à quelques nuances près, toutefois. Car, dans certaines unités d’élite comme dans quelques écoles militaires, demeure un esprit qui, pour être glorieux, n’en est que plus passéiste. Jaurès, partisan d’envoyer les officiers à l’Université pour les arracher au «régime aristocratique et claustral» de l’enseignement qu’ils subissaient, dénonçait cet esprit dans L’Armée nouvelle en des termes que ne démentirait pas aujourd’hui un rapport couvrant, par exemple – des écoles préparatoires à l’école spéciale militaire de Coëtquidan –, ce que l’on pourrait appeler la «filière saint-cyrienne». Certes, on ne peut pas plus reprocher à de jeunes officiers qu’à des combattants d’élite de s’adosser à des valeurs et de pratiquer un style en résonance avec l’action périlleuse qu’ils auront éventuellement à mener. Comme le souhaitait Jaurès, l’armée, par ailleurs, s’intellectualise; Coëtquidan, en particulier, développant un véritable cursus académique. En marge, pourtant, même si l’on a cherché à y porter remède ces dernières années, se maintient un particularisme souvent outré, des postures d’une rigidité excessive depuis longtemps condamnées par Lyautey, dans Le Rôle social de l’officier , une mentalité proche parfois de l’intégrisme de Psichari, une «wagnérisation» du cérémonial, bref, une idéologie latente en réaction contre l’évolution de la nation censée «s’éloigner de son armée». Cette dérive, il est vrai, tend à s’estomper, par la suite, quand chacun rejoint son unité. Il n’en reste pas moins que, si l’on devait en France mettre un terme au «service militaire», il serait regrettable que la nouvelle armée professionnelle se construisît sur ce modèle-là.

4. Une spécificité contestée

La spécificité militaire, qu’on en fasse ou non une théorie, exprime des tendances lourdes, qui se manifestent notamment à chaque fois qu’à travers le monde une armée se marque par rapport au pouvoir ou à la société. Cependant, elle n’est pas sans soulever des objections et mérite, à ce titre, d’être relativisée.

Passons rapidement, car elles ne concernent que marginalement notre sujet, sur les réticences liées à la diversité tant «dans l’armée» que «des armées». Il y a, évidemment, des différences entre les forces continentales et les forces britanniques, comme il y en a entre les armées française et américaine. Les armes peuvent changer, le contexte politique varier, la finalité, et par suite la psychologie de chacun, est néanmoins toujours la même: pour le vélite comme pour le fantassin, face à l’ennemi; pour le soldat de Marathon comme pour l’agent de transmission moderne; pour les forces spéciales isolées en pays hostile, comme, à Troie, pour les soldats d’Ulysse. À l’échelon suprême, la bataille de Cannes reste le modèle. Ainsi, le mimétisme militaire né des alliances et des affrontements jouant, une sorte d’«internationale» existe qui fait, d’ailleurs, que bien souvent les adversaires, lorsque l’occasion leur en est donnée, se retrouvent plus proches entre eux qu’ils ne le sont des concitoyens qu’ils protègent. Il en va de même de la diversité «dans» l’armée. Les techniciens, les sous-officiers, les parachutistes ou bien ceux que l’on nommait naguère les «riz-pain-sel» peuvent bien constituer des îlots séparés et échanger des quolibets: les uns et les autres n’en sont pas moins fonctionnellement liés, soumis à une hiérarchie unique, motivés par un corps d’officiers supérieurs qui donne le ton, crée l’esprit, assure une culture commune, conserve tel qu’en lui-même le système. Tous tournés vers une seule finalité! Qu’on pense à Victor Hugo dans Waterloo :
DIR
\
Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,
Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres./DIR

Voilà la diversité! Mais voici la synthèse:
DIR
\
Comprenant qu’ils allaient mourir dans cette fête,
Saluèrent, d’un seul cri, leur dieu dans la tempête./DIR

Plus ou moins marquée selon l’époque et le lieu, la spécificité de l’armée par rapport au pouvoir ou à la société est également contestée dans son principe même. Le débat sur la convergence de l’institution militaire avec cette dernière reste ainsi ouvert, après avoir nourri pendant près de trente ans la sociologie militaire dont il est l’un des fondements. Passons vite sur la thèse de la divergence, déjà exposée; son plus ferme défenseur est le professeur Samuel Huntington, dont l’ouvrage de base, The Soldier and the State , date de 1957. Pour lui, la profession militaire a pour objet le «management de la violence»; elle échappe aux motivations économiques aussi bien qu’au patriotisme passager du soldat citoyen; elle est faite de l’amour du métier et du souci constant de la grandeur de l’État et du bien-être de la société, l’esprit militaire étant quant à lui pessimiste (tout est rapport de forces et conflit), communautaire (l’union, c’est l’ordre), tourné vers l’expérience passée (tradition et continuité), tourné aussi vers la recherche de la puissance, et insensible aux considérations étrangères à son domaine.

La thèse de la convergence recueille un nombre de suffrages beaucoup plus grand, du moins depuis que s’impose la modernité. Si l’on admet, en effet, que l’armée constitue traditionnellement un monde à part, force est de constater que l’évolution actuelle désenclave ce dernier. Voilà, d’ailleurs, qui est rassurant, aussi bien pour les citoyens que pour tous ceux que la mécanique militaire laisse perplexes, voire pour les gestionnaires de personnel dont la tâche est singulièrement compliquée par le particularisme des armées. Rien d’étonnant à ce que, du même coup, le phénomène soit, à l’occasion, hypertrophié! Il n’en reste pas moins limité.

En France, le premier à traiter le sujet est le docteur Jean-Pierre Moreigne, auteur, en 1971, dans la Revue de défense nationale , d’un article intitulé «Officier, pour quel office?». Son approche est simple, sinon simpliste: la dissuasion nucléaire excluant la guerre, on ne peut plus attendre de cadres, largement voués à l’inutilité, le comportement passé. Il faut donc abolir de façon radicale ce qui différenciait le soldat, consacré jusqu’ici à la guerre, et le citoyen, tout naturellement tourné vers la paix.

À cette vision, aussi discutable que parcellaire, Jean-Pierre Thomas oppose une analyse bien plus large et bien plus subtile qui s’efforce de dépasser l’alternative divergence-convergence en la présentant comme un faux problème (Les Hommes de la défense , F.E.D.N., 1981). Pour lui, la réalité est faite des rapports dialectiques qui se créent entre les deux sous-systèmes, plus ou moins imbriqués, que l’on trouve aux divers niveaux de l’appareil militaire: le sous-système opérationnel, dont la finalité est l’accomplissement des tâches classiques des armées, et le sous-système organisationnel, dévolu aux fonctions matérielles et administratives ainsi qu’aux échanges entre l’institution et son environnement. Diversité et mobilité caractérisent, par ailleurs, la trajectoire de personnels pour lesquels l’armée ne représente parfois plus qu’un bref stage et dont la spécialisation comme la gestion sont, à l’occasion, assimilables à celles qu’on trouve dans les entreprises civiles. Coexistent ainsi, à l’échelle individuelle, des projets divers, orientés, ici, vers la recherche de la sécurité, sous couvert d’une carrière militaire stable, là vers l’acquisition de qualifications professionnelles rentables, ailleurs vers l’attrait qu’exerce, au sens le plus traditionnel, le métier des armes – dépassement, service, gloire, etc. Autant d’observations en définitive valables, conformes à la diversification qu’implique l’évolution moderne, mais trop liées peut-être aux strictes questions de personnels subalternes pour avoir une portée générale.

L’ensemble du problème a été, en revanche, couvert en tous sens par la sociologie américaine, et d’abord par son chef de file, Morris Janowitz, dans son livre célèbre The Professional Soldier (The Free Press, 1971). Comme le note Bernard Boëne («How unique should the military be?», in European Journal of Sociology , 1990), Janowitz ne prône pas la convergence, il la constate; non sans la circonscrire d’ailleurs, puisque la guerre demeure à ses yeux une activité radicalement divergente qui exige le maintien d’un esprit martial. Pour autant, l’officier, quantitativement et qualitativement, n’est plus seulement un heroic leader , il est aussi un manager agissant dans un nouveau contexte marqué tour à tour par l’innovation technologique, une division du travail plus complexe, une spécialisation plus poussée, un style d’autorité moins formel, une formation universitaire plus large, enfin des préoccupations socio-économiques jusque-là négligées. Bref, à une bureaucratisation certaine s’ajoute une certaine «civilianisation» de l’institution militaire; celle-ci, compte tenu du nouveau cadre technologique, sociologique et international qui s’impose à elle, est appelée à perdre son caractère d’armée de masse pour se professionnaliser, voire devenir à l’occasion une constabulary force , une sorte de grande gendarmerie, vouée aux tâches du maintien de l’ordre et de la paix.

Cette analyse, pour l’essentiel incontestable, n’est pas sans retentissement: non seulement elle embrase la sociologie militaire qui, de tous côtés, se met à démontrer que le soldat n’est, tout compte fait, qu’un civil un peu particulier, mais elle pèse sur la décision américaine d’abandonner, en 1973, la conscription au profit de l’armée de métier. Malheureusement, le résultat n’est pas particulièrement convaincant. Déjà, l’armée américaine s’était trouvée en difficulté lors de la guerre de Corée pour s’être trop rapidement «libéralisée» au lendemain du dernier conflit mondial, son relâchement étant pire encore au Vietnam avec les effets que l’on sait. Or voilà que, dominée par des économistes, la commission chargée de mettre sur pied la All Volunteer Force décide d’en finir avec les vieux mythes, en tablant essentiellement désormais sur des incitations financières pour assurer le recrutement et motiver le nouvel homo economicus qu’est, à ses yeux, le militaire. Comment cette formule ne conduirait-elle pas à des déviances? Outre que la référence constante au marché de l’emploi atteint la notion de «service» et banalise le soldat au point que se dessine un changement de mentalités, le corps militaire cesse peu à peu d’être représentatif de la nation dont il est le bras séculier. Ainsi, pendant la guerre du Golfe, entend-on, au Congrès, un représentant démocrate dénoncer «l’horrible quota qui veut que 33 p. 100 des troupes au front soient afro-américaines et pauvres». Pire, l’une des plaisanteries en vogue chez les spécialistes est de parler du nouveau «soldat inconnu» américain: «blanc, masculin et non homosexuel», dit-on, ou, si l’on préfère: «white, male and straight ».

La technologie aidant, le conflit du Koweït a, bien entendu, montré qu’il ne s’agissait là que d’une caricature outrée, l’armée des États-Unis – objet, à la fois, d’un certain rééquilibrage et d’une législation appropriée – ayant, sous Reagan, retrouvé son efficacité. D’autant que nombre de sociologues, en tête desquels Charles Moskos, le successeur de Janowitz, étaient quelque peu revenus sur leurs analyses pour souligner qu’en définitive le métier des armes ne pouvait être assimilé à une pure «occupation» civile.

Pour autant, la «civilianisation» des armées, fût-elle relative, n’en est pas moins une réalité que les transformations récentes survenues sur la scène internationale n’on fait qu’accentuer.

5. La «civilianisation» de l’armée

La mutation générale qui s’est produite dans la société depuis les années soixante ne pouvait manquer d’atteindre l’armée, plus encore peut-être qu’aucune autre institution, aussi bien dans son cadre sociologique, si longtemps inchangé, que dans son objet même et dans ses moyens.

Révolution technologique, pour commencer, qui intéresse aussi évidemment l’institution militaire dans ses recherches et son industrie d’armement, étroitement liée aux techniques civiles, que dans ses choix stratégiques: la mise au point d’engins toujours plus performants revêt la plus grande importance à l’heure dissuasive, quand la «stratégie de moyens» tient le rôle autrefois dévolu à la «stratégie opérationnelle», exclusivité militaire devenue en partie virtuelle. Mutation sur le plan tactique également, où, comme on l’a vu dans le Golfe, se profile un champ de bataille automatisé, impliquant suprématie électronique, coordination informatique et observation spatiale de la manœuvre, des feux et du commandement. Bref, la technique est devenue reine, dans la définition de la politique militaire, la programmation, la coopération internationale, la formation des personnels et la performance des unités, le corps des ingénieurs de l’armement, en France, ou plus généralement ce qu’on nomme le «complexe militaro-industriel», constituant des pièces maîtresses dont le rôle va croissant.

Parallèlement, il y a mutation administrative. D’une part, les techniques et méthodes de gestion et d’action, emboîtant le pas de la rationalisation des choix budgétaires et de la recherche opérationnelle, ont proliféré; d’autre part et surtout, l’armée – qu’elle soit vouée par la dissuasion à la paix ou projetée au loin – est devenue une énorme machine où la logistique, le conditionnement, la maintenance, les priorités, les coûts marginaux, les situations subjectives, la prise en compte de mille problèmes jusque-là jugés secondaires sont essentiels désormais. La fin s’estompe devant les moyens; c’est la revanche des managers sur les guerriers. Dans l’ensemble des personnels, le nombre des combattants s’est en effet réduit, mais aussi leur importance. La chose est particulièrement vraie dans les forces américaines où la technique est sans pareille et les traditions moins ancrées: le prestige des pilotes de chasse, naguère seigneurs incontestés, le cède ainsi parfois à celui des radaristes et «basiers». Il est vrai que, l’expérience irakienne l’a montré, un chasseur dans le ciel n’est plus rien si, privé d’environnement électronique, il est livré à lui-même.

S’ajoute que, en dépit de l’engagement opérationnel du Golfe, la guerre, dans son acception classique, tend à devenir problématique: tournée, d’un côté, par la dissuasion nucléaire qui laisse les soldats l’arme au pied; tournée, de l’autre, par la violence subversive dont l’objectif et les formes – expressives, symboliques ou médiatiques – sont moins militaires que politiques. Est-elle réservée, désormais, à quelques corps d’intervention privilégiés, à quelques forces d’action rapide, à l’heure où la fin de la bipolarisation et le désordre qui risque de s’ensuivre suggèrent que la grande géopolitique est appelée, à l’image du théâtre yougoslave, à s’effriter ou à se «sociologiser»? La guerre est-elle morte, au contraire, comme on l’a écrit, frappée par l’économisme triomphant, l’impératif du développement, le désarmement, le droit d’ingérence, l’émergence d’une conscience collective pour qui il est des degrés de violence, comme des degrés d’oppression ou de répression, qui ne sont plus, internationalement, tolérés? Effectifs réduits, reconversion difficile, soldats diplomates, soldats de la paix, etc. Dans son livre What Is the Military? (Chicago Press, 1967), l’Américain Albert D. Biderman, notant à la fois que les victimes militaires avaient toutes chances, à l’avenir, d’être moins nombreuses que les victimes civiles et que le soldat passait plus de temps à planifier, organiser, gérer et entretenir des matériels qu’à combattre, préconisait, devant cette réduction du rôle de la violence, une mutation radicale: le militaire serait voué à devenir le spécialiste de toutes les situations d’urgence, violentes ou non, mettant en jeu les intérêts supérieurs de l’État, la vie, l’économie, l’environnement, etc., vaste programme! Il est, cependant, plus probable que la dévaluation de la guerre porte en germe la dévaluation des armées.

Si la carrière des armes, dans son ensemble, subit ainsi des distorsions manifestes, il va de soi que la «condition militaire», touchant au statut, à l’environnement social et à la psychologie des personnels, n’y échappe pas. L’individualisme, d’ailleurs assorti d’une quête de l’État providence, la primauté donnée au bien-être, un certain hédonisme, l’extension de l’instruction, source d’esprit critique, enfin la baisse du nationalisme et le discrédit jeté sur toutes les formes d’embrigadement, tout cela joue contre l’autorité, le désintéressement et la disponibilité, clés traditionnelles du service armé. Face aux difficultés de recrutement, voire de comportement, que suscitent ces données nouvelles, et plus généralement face à l’évolution de la jeunesse, force est donc de composer. Circonstance aggravante, à la société de consommation classique succède une ère post-matérialiste, sensible notamment dans certaines armées protestantes ou nordiques: la revendication démocratique, le droit à la différence, les préoccupations écologiques, le souci de la qualité de la vie, l’objection de conscience et le pacifisme tendent à s’imposer dans une warless society , une société sans guerre où, à la limite, tout particularisme militaire devient suspect.

Cette contestation interne, encore parcellaire, il est vrai, s’accompagne d’une polarisation civile, quant à elle généralisée. Sans parler même des appelés, les personnels d’active, devenus, par force, plus casaniers, s’intègrent chaque jour davantage à la collectivité nationale dont ils étaient naguère coupés: leur perception sociale de hiérarchique devient horizontale, ouverte, comparative; l’injustice, l’intolérance, les archaïsmes traditionnellement couverts par le conformisme ambiant sont désormais ressentis comme autant d’anomalies. Les épouses n’y sont pas pour rien, dont beaucoup travaillent, parfois sont syndiquées, supportent mal les mutations de leur mari qui mettent en cause leur emploi et acceptent mal que la profession militaire puisse être autre chose qu’un simple métier. Les célibataires «géographiques», séparés de leur foyer, se multiplient donc tout comme se multiplient dans les quartiers les personnels féminins et les employés civils: autant d’éléments propres à changer les mentalités.

Encore plus déterminant pour l’osmose armée-société est cependant le rapprochement des activités. L’armée technique, mécaniciens de l’armée de l’air par exemple, tend à adopter les règles de l’entreprise, au point que le travail de certains cadres militaires ne diffère plus de celui qu’effectuent leurs homologues civils. De même pour les administratifs qui, gênés, de surcroît, dans leur gestion par la spécificité des armes, s’efforcent souvent de la réduire en alignant statuts et qualifications sur les normes communes, fût-ce au détriment de la cohérence des unités. S’ajoute le fait que l’armée devient de plus en plus un lieu de passage où l’on cherche à acquérir une technique, une spécialité, susceptible d’être monnayée, dès que possible, dans le «privé». La vieille conception du métier-vocation est ainsi largement abandonnée au profit d’une conception nettement plus utilitariste de l’engagement dans l’armée.

Les armées se sont donc adaptées en poussant plus encore la banalisation de l’archétype, qu’il s’agisse, pour la France par exemple, non seulement de la libéralisation du système des permissions, mais, au-delà, de l’assouplissement du régime des libertés ou de la suppression des tribunaux militaires en temps de paix. Les résultats ont été mitigés, comme nous l’avons vu pour les forces américaines. Le prestige, le poids, la tradition ont compté, les vieilles armées, de part et d’autre de la Manche notamment, conservant malgré tout l’essentiel quand d’autres, moins assises, donnaient au contraire le sentiment de s’abandonner. En Angleterre, le professionnalisme a joué positivement, en dépit des difficultés de recrutement. Chez nous, l’alignement partiel des statuts sur ceux de la fonction publique civile tout comme la solidité de l’encadrement, entretenue, en particulier, par les opérations menées au Levant ou en Afrique, ont permis de sauvegarder l’équilibre: question de cohérence du corps; question de pression sociale plus ou moins forte.

6. La pression sociale

La pression de la société peut aussi bien jouer dans le sens de la rigueur militaire qu’en sens inverse. Si l’on prend l’exemple du XIXe siècle en France, il est clair que la société, sans être aucunement de type prussien, est austère: on fait parfois la prière dans les usines, les notables portent un col cassé et les enfants sont strictement éduqués. Une armée à la discipline sourcilleuse ne jure pas dans ce contexte. D’autant moins qu’après 1870 se profile l’idée de «revanche»: l’armée est sacrée autour de laquelle s’ordonnent, pour un temps, toutes les réformes, tous les efforts et toutes les pensées. La querelle religieuse et scolaire elle-même se trouve, sur ce plan, dépassée! Bref, la pression sociale renforce aussi bien la structure que la détermination des armées.

Aujourd’hui, l’influence exercée est évidemment opposée, mais, pour ce qui concerne encore la France, ses effets délétères ont été malgré tout limités. Une sorte de consensus s’est, en effet, créé, touchant à l’indépendance, à l’arme nucléaire et à la nécessité de faire face à tout adversaire; nos responsabilités outre-mer sont, par ailleurs, dans l’ensemble, admises. Quand, au début des années quatre-vingt, la «crise des euromissiles» suscite des manifestations monstres chez nos voisins, notre pays tranche par sa relative sérénité.

L’antimilitarisme paraît de son côté émoussé: antimilitarisme de conscrit, du type Courteline; antimilitarisme philosophique (je méprise profondément, disait Einstein, ceux qui aiment marcher au pas, en rang, derrière la musique); antimilitarisme politique, brandi notamment par le Parti communiste à l’époque d’Abd el-Krim; «cartiérisme» militaire, enfin, traditionnel dans une partie de la droite française, etc., tout cela semble un peu désuet. Quant à l’opposition à la guerre, qu’elle se présente sous la forme du pacifisme classique, de la non-violence ou de l’objection de conscience, elle ne fait pas davantage recette, le nombre des objecteurs de conscience, en particulier, étant jusqu’ici fort réduit dans notre pays.

Les militaires devraient en être ravis, même si une tension structurelle demeure. Le développement du Service d’information des armées n’est pas pour rien dans cette embellie; de même, le développement des «études de défense» à l’Université. L’armée aime, d’ailleurs, qu’on parle d’elle; qu’on en parle, toutefois, exclusivement en bons termes, qu’on en écrive le «livre d’or», quiconque émettant une critique, fût-elle la mieux argumentée, étant plus ou moins considéré comme un adversaire ou comme un traître, puisque, après tout, le corps militaire, c’est la patrie incarnée! «Syndrome Dreyfus», reflet d’une institution pour qui la règle est l’unité. Il en sera toujours ainsi, sans doute, tant qu’il y aura des armées. À ce titre, une bribe d’antimilitarisme est une vertu sociale qu’il faut sauvegarder.

Qu’en sera-t-il, toutefois, du «consensus national» dans les années suivant l’effondrement soviétique? L’idée européenne serat-elle pour l’idée et pour l’institution militaire un dissolvant ou un catalyseur? Nul ne le sait. Tout au plus peut-on dire que l’attachement au service militaire, souvent considéré comme un critère de l’esprit de communauté, tend à s’amenuiser. La disparition de la menace majeure suggère qu’il n’est plus indispensable de tenir, chaque année, un contingent entier l’arme au pied; la technologie et l’influence anglo-saxonnes poussent au professionnalisme; la diminution inévitable des effectifs peut rendre supportable la charge financière d’une armée de métier, dès lors que celle-ci serait précisément d’un volume réduit; la réduction du temps de service des recrues et les mesures lénifiantes envisagées à leur profit risquent un jour d’atteindre l’efficacité de la conscription, surtout si – comme ce fut le cas lors de la guerre du Golfe – on ne fait appel pour se battre qu’aux seuls personnels d’active. Bref, la nouvelle donne, à la fois technique, sociologique, internationale et internationaliste, peut poser en termes nouveaux le problème de l’armée et de son insertion dans la société.

«Le son du clairon n’évoque rien, et c’est en cela qu’il est typiquement militaire», disait un moraliste. Il se trompait. De tout temps, le «modèle militaire» a suscité des adeptes et des adversaires: comme on peut douter de la fin de l’histoire, on peut douter qu’il en soit jamais autrement.

7. Pouvoir civil et pouvoir militaire

Aux divergences entre l’armée et la société répondent souvent des démêlés avec le pouvoir. Le premier problème est de savoir qui commande: face au pouvoir civil, en principe détenteur d’une souveraineté pleine et entière, le poids des armes et leur spécificité confèrent à l’autorité militaire, dotée de compétences partielles, un pouvoir souvent concurrent. À travers l’histoire, on retrouve constamment les mêmes solutions de ce dilemme, parmi lesquelles, il est vrai, la subordination du soldat, aujourd’hui de règle dans les sociétés avancées, demeure de bout en bout le concept clé.

La confusion des pouvoirs caractérise, dans l’Orient ancien, les grands empires où, comme plus tard, sous Octave Auguste et sous les Francs, la monarchie est militaire; elle caractérise aussi l’époque féodale qui réunit dans les mains du roi et des seigneurs les deux pouvoirs. Le système est, toutefois, fragile, soit que le pouvoir spirituel se mette de la partie et cherche à le dominer (théorie des deux glaives), soit qu’une caste militaire se forme et tente de le militariser. Le phénomène se présente différemment de nos jours, notamment lorsqu’un général s’empare des rênes de l’État avec ses soldats: le principal intéressé cherche alors à se préserver. Il réalise l’osmose des pouvoirs en sa personne, mais la dénie à ses subordonnés qu’il renvoie à leur métier. Ainsi Napoléon, ou, plus près de nous, en Afrique et ailleurs, nombre de chefs d’État galonnés.

La soumission au pouvoir civil est longtemps, elle aussi, précaire. Elle s’impose à Athènes, voire à Carthage, où les soldats sont très vite renvoyés dans leurs foyers après la guerre, mais aussi à Sparte, cité-caserne où les éphores surveillent la puissance militaire de près. Encore y a-t-il des tyrannies passagères. Quant à la République romaine, si son Sénat réussit, dans l’ensemble, à faire obéir l’armée (cedant arma togae ), il ne peut empêcher ni certains consuls en province ni, avec les guerres puniques, certains généraux d’exercer un pouvoir personnel. Pire, sous Marius, le passage à l’armée de métier donne naissance à une classe militaire qui va arbitrer les combats de chefs en attendant de s’investir elle-même. Sylla, Pompée, César, Antoine, Octave s’arrogent le pouvoir par la démagogie et par les armes; et, quand le dernier nommé, devenu Auguste, le restaure dans son unité, la place prise par l’armée est désormais trop grande pour que l’autorité centrale puisse la circonscrire. Bref, l’absorption du pouvoir civil par les prétoriens conduira finalement à l’anarchie. L’histoire reviendra souvent sur cette actualité.

Après un Moyen Âge chaotique, il faudra attendre l’heure des légistes pour que le pouvoir royal finisse par l’emporter. Successivement s’imposent la séparation des deux pouvoirs, puis le cantonnement de l’armée, enfin sa subordination aux intendants de généralités. Les nobles conservent leur commandement et, pour certains, la propriété de leurs unités, mais ils sont «au service du roi». L’«ordre guerrier», dont un Condé réclamera la restauration, a cessé d’exister.

Sous la Révolution, le «glaive de la nation brandi par les commissaires aux armées sur la tête des généraux félons» n’empêchera pas Bonaparte d’émerger. En revanche, la Restauration avec la loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818, suivie sous la monarchie de Juillet du statut des officiers de 1834, non seulement impose définitivement l’ordre et l’unité à l’armée, au prix d’une discipline tour à tour qualifiée de littérale, totale, ponctuelle ou stricte, mais la fixe dans un cadre juridique qui lui donne de nouveaux traits. C’est la «professionnalisation», concept qui gagne peu à peu toutes les armées et porte monopole de la violence par l’État, subordination au pouvoir civil, service exclusif, insertion du soldat dans une organisation bureaucratique où le recrutement, la hiérarchie, la formation, l’avancement, le déroulement des carrières et la retraite obéissent à des normes précises. Fût-ce au prix d’une certaine sclérose, voilà donc l’armée ancrée et soumise. En un siècle et demi, pourtant particulièrement troublé, elle ne sortira ouvertement de la discipline qu’à deux reprises: au profit de Louis Bonaparte lors du coup d’État du 2 décembre et lors du putsch d’Alger. Encore ne serat-elle dans chacun des cas que très partiellement engagée.

Dans le même temps, l’armée espagnole, par exemple, aura épuisé toutes les formes de pronunciamentos et de révoltes. Pourquoi pareille différence? Parce que le tissu social, dominé par la bourgeoisie issue de la Révolution, est chez nous particulièrement serré, tout comme sont solides les structures héritées de l’Empire. C’est l’inverse outre-Pyrénées. Une règle peut donc être posée: la faiblesse du pouvoir civil est la cause première du soulèvement des armées. Sans doute, pour reprendre le parallèle avec l’Espagne, la discipline et la professionnalisation, plus poussées en France, n’ont-elles pas été en l’occurrence sans portée. Mais la première est, nous le savons, une arme à double tranchant, tandis que la seconde, si elle assure la soumission du soldat, risque d’être à la source d’un certain corporatisme puisque avec elle l’armée est plus que jamais un corps organiquement et intellectuellement soudé. Ni l’une ni l’autre n’empêcheront, quoi qu’il en soit, tout au long du XIXe siècle, le pouvoir civil et le pouvoir militaire sinon de s’affronter, du moins de se suspecter et parfois de s’opposer.

Il faut dire que, héritière de la Révolution, l’armée est libérale sous la Restauration, ce qui explique qu’elle soit bridée, tandis que, cinquante ans après, elle est foncièrement conservatrice lorsque, dans un tout autre esprit, s’installe la IIIe République. Entre-temps, elle aura, il est vrai, servi six régimes, prêté, pour certains de ses cadres, six serments contradictoires et successifs, écrasant, sur ordre, de nombreuses émeutes qui lui valent d’être l’objet d’un antimilitarisme croissant. On comprend qu’elle se soit repliée sur elle-même en s’abritant derrière son règlement, qu’elle ait pris en grippe la politique, ait aspiré à l’ordre et à la stabilité, cultivant dans ses casernes les vertus militaires en attendant de servir outre-mer et d’y retrouver quelque liberté. Univers clos, monde aristocratique tout de hiérarchie, refuge des croyances, des fidélités et des valeurs passées, comment n’aurait-elle pas été sourdement hostile au régime rationaliste, moderniste et impie né de la défaite de 1870? À peine disparue la connivence versaillaise, la méfiance de part et d’autre surgit: l’affaire Mac-Mahon et l’affaire Dreyfus, celle des inventaires comme celle des fiches, témoignent de cette inimitié.

La volonté partagée de faire face à l’Allemagne exige, toutefois, un modus vivendi . On s’entend sur la «conscription», qui non seulement passe pour avoir aidé les Prussiens à l’emporter, mais donne au gouvernement des garanties politiques tout en accroissant les moyens, l’influence et l’autorité militaires dans le pays. Parallèlement se noue une sorte d’accord tacite entre le pouvoir et la haute hiérarchie en vertu duquel celle-ci obtient, contre l’assurance d’un total loyalisme, une large autonomie. On est loin de l’armée allemande qui ne fait allégeance qu’au Kaiser, voire de l’armée japonaise où, plus tard, les ministres de la guerre, par définition généraux, joueront de leur démission, et de la solidarité de leurs pairs, pour faire tomber le cabinet quand ils le voudront. L’armée française reste soumise; mais, dirigée par un ministre généralement pris dans ses rangs, elle peut imposer sans obstacle, dans ses quartiers, sa discipline et son éthique, en pesant sur le gouvernement. En vain, Jaurès, Gallieni et Lyautey s’insurgeront-ils, à des titres divers, contre cette connivence conservatrice, source de rigidité.

La guerre de 1914 apportera ensuite son lot d’incompréhensions tout comme, après 1918, la paix. Déjà, au temps où la stratégie n’était que l’art du commandement en chef, le roi, très souvent, s’en mêlait; a fortiori peut-on considérer qu’à l’heure de la guerre totale il revient au pouvoir politique de la diriger. Elle est devenue, en effet, fille de la politique et de l’économie, au point que c’est pour ne pas l’avoir compris que le grand état-major allemand est finalement acculé à la défaite. Non seulement le «plan Schlieffen» mobilise la nation tout entière, et singulièrement les chemins de fer d’outre-Rhin, mais, en visant la Belgique, il provoque l’Angleterre, déjà excédée par les prétentions germaniques sur mer et en Afrique. De même, la guerre sous-marine, militairement brillante, fait entrer les États-Unis dans le conflit. Enfin, Falkenhayn à Verdun, tout à son élan, ne comprend pas qu’il est temps de négocier. C’est dire que les «politiques» doivent l’emporter, ce qui n’est pas possible en Allemagne où l’empereur couvre son armée contre le chancelier. Qu’en est-il en France? En régime parlementaire, on est dans l’ambiguïté. Les militaires ont pour eux non seulement la notoriété, mais la rectitude et la compétence, orchestrées légitimement par une propagande qui, face à l’ennemi, les présente comme les meilleurs; les politiciens, quant à eux, sont timides et gênés dans un domaine qui n’est pas le leur, hésitant a s’opposer à des techniciens sûrs d’eux-mêmes, conscients de l’enjeu et soucieux de ne pas endosser des responsabilités majeures. À défaut de personnalités politiques exceptionnelles, comme Clemenceau ou Churchill, la logique militaire, souvent aventurière, a toutes chances de triompher dans ce contexte. À ce titre, les régimes dictatoriaux favorisent le pouvoir civil: de même les régimes présidentiels, témoin Truman, naguère chemisier au Kansas, limogeant MacArthur, monstre sacré pourtant, qui voulait imposer l’utilisation de l’arme atomique en Corée; également, Johnson, contrôlant de près les opérations au Vietnam.

Pour en terminer avec la première grande guerre, on n’en finirait pas de relater les «cas de conscience» du haut commandement et la fronde larvée qui, de Lyautey, donnant sa démission de ministre de la Guerre en 1916, à Foch et Mangin, partisans d’établir notre frontière sur le Rhin, l’opposent à la République. Au moins faut-il dire que, dans la mesure où celle-ci a le culte de la patrie, les Castelnau, les Franchet d’Esperey, les Lyautey, les d’Amade, les Boissoudy et les Foch, même s’ils n’ont pas la «tripe républicaine», la servent en toute loyauté. Il n’en sera pas toujours de même par la suite!

Le communisme, en effet, et cet autre avatar du socialisme qu’est le fascisme politisent la guerre et, jusqu’à un certain point, l’armée. Tels qui s’étaient remarquablement battus vingt-cinq ans auparavant acceptent, par horreur du socialisme ou culte des régimes forts, la défaite, voire la collaboration avec l’ennemi. Dans une armée où il y a eu beaucoup de Gallifet mais un seul Rossel, dont à certains égards de Gaulle est le cousin, la «révolution nationale» rejoint plus la philosophie militaire que l’idéal républicain. Dans leur presque totalité, les troupes qui reviennent de Narvik, comme celles qui sont désarmées en Syrie, préfèrent, plutôt que de se battre, rallier Vichy et le maréchal. De même, l’armée d’Afrique, rassemblée après que les Américains eurent débarqué en Algérie, reste longtemps anti-gaulliste. Le légitimisme – version politique de l’obéissance au pouvoir en place – joue, mais l’idéologie n’est pas toujours absente. On est là, il est vrai, au cœur des «servitudes et grandeurs», chères à Vigny. Qu’il s’agisse, comme au XIXe siècle, à chaque changement révolutionnaire, ou, comme en 1940, de choisir entre deux régimes, ou qu’il s’agisse d’être requis par l’autorité civile pour rétablir l’ordre intérieur à son profit, quel parti prendre, notamment quand la légalité est douteuse et la légitimité chancelante? Faut-il obéir au détriment de ce qu’on juge être l’intérêt du pays? Et, dès lors que démissionner est loin d’être toujours possible, peut-on se rebeller? Cas limite dans la relation pouvoir militaire-pouvoir civil, le problème est en réalité affaire personnelle, cas d’espèce. L’«honneur» ne manque pas, d’ailleurs, d’être revendiqué des deux côtés!

Les campagnes menées outre-mer suscitent d’autres tensions entre la République et l’institution militaire. D’une façon générale, celle-ci y joue les premiers rôles, développe une vision autonome des choses qu’elle s’efforce de faire endosser par le gouvernement, lequel laisse faire dans un premier temps, peu soucieux de prendre trop de responsabilités. Après quoi, contraint de changer de voie, il donne aux militaires le sentiment de les abandonner... L’affaire se complique en Indochine et surtout en Algérie, dans la mesure où il s’agit non seulement de guerres politiques, mais de causes dépassées par l’histoire, et donc de combats d’arrière-garde à aborder avec circonspection. Or, par aveuglement, la IVe République engage ses troupes à la légère, par faiblesse, elle les laisse s’enferrer, voire se politiser en puisant dans des théories sommaires des arguments propres à justifier la poursuite de la lutte et à condamner quiconque pense qu’il faut, à l’inverse, l’arrêter. Après Diên Biên Phu, certains officiers prisonniers croient découvrir dans les méthodes vietminh des recettes magiques qui expliquent pleinement notre défaite, recettes qu’ils érigent en système contre-révolutionnaire en Algérie, négligeant au passage le fait que le F.L.N., quant à lui, n’est d’aucune façon communiste. Le schéma de l’«action psychologique» est simple: dire que le problème est social, colonial, politique, c’est donner des armes à l’ennemi; le problème est donc technique. Une poignée d’agitateurs, sans autres justifications que leur haine et leur ambition, subvertissent le pays en appliquant systématiquement les méthodes marxistes. Le remède, c’est de leur opposer des contre-techniques, seules capables d’avoir raison d’une action dont l’enjeu est le contrôle des populations. Quel que soit le fond de vérité qu’elle recouvre, cette vision élémentaire aura les pires effets: l’armée, peu à peu «subvertie» par elle, deviendra largement «jusqu’au-boutiste», commettra parfois des excès, sera convaincue qu’elle détient la vérité et doit l’imposer. De fil en aiguille, on en arrivera à l’O.A.S. et au putsch d’Alger. À moindre échelle, une politisation identique se retrouve, notamment dans les troupes d’élite, chez les Américains au Vietnam et chez certains Britanniques en Ulster. La lutte antisubversive produit des effets délétères sur les forces classiques, peu faites pour ce combat.

La théorie de l’«action psychologique» se survivra dans la Grèce des «colonels»; associée à la théorie de la «sécurité nationale» du général brésilien Godberry, elle deviendra un bréviaire pour les régimes militaires latino-américains en lutte contre la «subversion communiste»; en fait, comme pour Franco trente plus tôt, il s’agit, dans une perspective foncièrement conservatrice, de faire obstacle à une évolution qui contredit aussi bien l’éthique des armées que l’idée qu’elles se font de l’intérêt du pays et de leur place dans la société. Perspective archaïque dont l’histoire aura raison en très peu d’années. Est-ce un hasard si l’armée portugaise, en proie en Afrique aux mêmes difficultés que les troupes françaises, à quinze ans près, change son fusil d’épaule et, consciente du caractère obsolète des combats qu’elle mène, fait à Lisbonne, à gauche cette fois, la «révolution des œillets»? Il est vrai qu’en agissant ainsi elle se dédouane de quarante ans de salazarisme et se retrouve, de façon inespérée, plébiscitée. Le Mouvement des forces armées, son aile progressiste, collabore même avec les communistes dont le goût de l’ordre le rapproche. Rien ne va plus, cependant, le jour où le gouvernement proclame l’«union du peuple et de l’armée», propre, par un jeu de comités de quartiers, à mettre en cause la hiérarchie dans les casernes. L’institution n’apprécie guère cette perspective d’«armée populaire». On avait déjà connu cela en France en 1944 quand le Parti communiste prônait contre l’armée traditionnelle une armée de ce type. Bref, cet incident met un point final à la révolution. Tout pouvoir prend des risques qui s’attaque au statut des armées.

8. L’armée, groupe de pression

Les divergences entre le corps militaire et les responsables politiques rappellent pour une part les désaccords armée-société: opposition de valeurs et de culture; différences de rigueur, d’éthique, d’idéologie, sources de frondes et de rivalités propres à favoriser l’abus de force ou la confiscation du pouvoir par l’armée. Qu’aujourd’hui la majorité des prétoriens ressentent, toutefois, le besoin d’affirmer que leur action est temporaire, et qu’ils restaureront rapidement l’autorité civile, prouve que le principe de subordination à celle-ci est, dans l’ensemble, acquis. Il l’est, à vrai dire, d’autant plus qu’on a affaire à une société industrielle avancée où, à la fois, le niveau de culture politique et la complexité des rouages de l’État rendent dérisoire l’action de ceux que Malaparte appelait les «catilinaires». Ce n’est pas pour rien que les derniers coups d’État en Europe surviennent au Sud, dans les pays les moins développés. Le professionnalisme moderne, à base de compétences techniques, éloigne d’ailleurs les militaires de ce genre d’aventure, tout comme les en éloigne leur «civilianisation», gage d’ouverture et de démocratie. L’idéologie perd donc ses aspérités pour se muer plus prosaïquement en défense d’intérêts corporatistes, la fronde cède le pas à la compétition: il s’agit de peser sur les décisions, de prendre place au sein de l’élite dirigeante, d’exercer une part du pouvoir, non de s’en emparer. L’armée devient ainsi, parmi d’autres institutions, en temps de guerre comme en temps de paix, et par mille biais, un groupe de pression.

Veto group , face à une autorité civile facilement inhibée qui craint d’autant plus de mécontenter son armée que celle-ci, dans sa mouvance comme dans les milieux de droite, dispose de défenseurs inconditionnels, quoi qu’elle fasse. Veto group , face à un ministre qu’elle n’aime pas, lequel réalise très vite qu’il est isolé, désinformé, «court-circuité», incapable en fait de prescrire certaines mesures ou de tirer les conséquences de certains rapports pour peu qu’elles indisposent la hiérarchie; incapable aussi de modifier fondamentalement l’avancement et, à quelques exceptions près, d’imposer au Conseil supérieur de la guerre, où cooptation et conservatisme vont souvent de pair, les généraux de son choix. Une certaine aristocratie d’influence, de tradition et de connivence tient toujours le haut du pavé. Alain le disait: l’armée est soumise au pouvoir civil pour les grands mouvements, mais, pour l’administration et le commandement, elle gouverne plus qu’elle n’obéit. Et que dire de son poids lorsqu’il s’agit de la mise en service de matériels, moins justifiés parfois par des considérations stratégiques que par des préoccupations corporatistes, le souci qu’ont les «armes» de se pérenniser et leurs rivalités entretenant des dysfonctions et empêchant à l’occasion de trancher dans le vif.

Conseillers du gouvernement, état-major et services de renseignements, trop souvent «militarisés» et déformés par leurs méthodes au détriment de l’efficacité, tendent à hypertrophier la menace, à noircir les réalités et à préconiser des solutions de force qu’il faudrait précisément éviter. Le projet politique n’est pas de leur ressort: leur problème, c’est «l’ennemi», et ce sont les «moyens», d’autant plus nécessaires et par là même faciles à obtenir que le danger est présenté comme plus grand. Les spécialistes font de même qui, eux aussi, cherchent inconsciemment à se valoriser à travers des analyses et des décomptes outrés. Bref, la stratégie s’en trouve parfois dénaturée, l’«esprit de défense», les questions de sécurité, le pourcentage du P.N.B. dévolu aux armées, le moral du soldat, les responsabilités du chef de l’État en matière nucléaire, l’effort sur le plan conventionnel et les capacités tous azimuts à mettre en œuvre, tout cela étant présenté comme primordial. La survie n’est-elle pas plus importante que la vie courante? Qui dit le contraire n’est-il pas suspect?

En temps de crise ou en temps de guerre, cela est encore plus vrai, l’institution militaire étant tout naturellement au premier rang. La technique est reine que peu de «politiques» maîtrisent, même si les télécommunications modernes leur permettent aujourd’hui de contrôler les opérations sur le terrain bien plus étroitement. Qu’en est-il à l’heure nucléaire? Il est vrai que, dans ce nouveau contexte, l’armée se trouve un peu dépossédée du fait que la guerre est virtuelle; que le «stratégiste» – version intellectuelle du stratège – peut aussi bien être scientifique ou universitaire; enfin, que la «stratégie des moyens» tenant lieu de «stratégie opérationnelle», le problème est bien plus politique, financier ou technique que militaire à proprement parler. On ne saurait, en revanche, oublier plusieurs éléments: d’abord, que la spéculation implique des données que les états-majors sont seuls, le plus souvent, à détenir et à pouvoir apprécier; ensuite, que la guerre, contenue par la dissuasion, ayant éclaté d’un bout à l’autre du spectre de la violence, le domaine de la «sécurité» s’est, du même coup, étendu, en élargissant par là même les compétences des armées; troisièmement, que la «crise», succédané de combats désormais proscrits, devient un facteur permanent de la vie nationale et internationale où s’enchevêtrent, dès lors, les actions du diplomate, du policier et du soldat; enfin, si le corps militaire traditionnel perd, c’est vrai, de son importance, celui des ingénieurs de l’armement devient, par contre, prééminent.

9. Le complexe militaro-industriel

La montée du fascisme avant guerre, la primauté des armes durant le second conflit mondial, bientôt pérennisée par la course aux armements, et la mobilisation martiale impliquée par la guerre froide font fleurir, dans les années trente, quarante et cinquante, toute une littérature américaine consacrée à l’«État caserne», symbole de la domination totale du soldat dans la cité. La thèse fait notamment état des penchants d’extrême droite de certains généraux et de leurs liens avec des organes intégristes comme la John Birch Society, chère au sénateur McCarthy; elle n’est pas sans fondement, alors qu’à la même époque on constate en France l’appartenance de nombreux officiers à la Cité catholique ou à Verbe, cénacles dont la philosophie est identique. Le phénomène, cependant, apparaît comme marginal. Le risque serait plutôt dans la «despécialisation fonctionnelle» de certains cadres de l’armée, poussés par l’évolution générale à s’intégrer dans les sphères économique et politique, et à militariser par là le pouvoir et la politique de l’État. Tendance inquiétante que le général Eisenhower, lors de son départ de la Maison-Blanche, dénonce sous le vocable de «complexe militaro-industriel», notion que d’innombrables analystes, en tête desquels Wright Mills, s’efforcent depuis d’éclairer.

Réalité ou mythe? Les choses vont peut-être changer avec la disparition des blocs, l’impératif du développement et l’extension des droits de l’homme. Il n’en reste pas moins vrai que cinquante ans de conflits, fécondés par la technique, ont donné aux établissements militaires des grands pays, aux budgets de la défense et aux firmes d’armement une ampleur inégalée que les intérêts et la puissance conjugués des armées, des industriels et des hommes politiques associés n’ont cessé d’accentuer. Le phénomène se retrouve même dans certains États d’importance moyenne, comme la Turquie. Sa dominante est militaire, étant entendu que, au niveau où il se situe, les protagonistes se rejoignent, quelle que soit leur livrée, par leurs relations, leur origine sociale, leur comportement politique, leur conscience, enfin, que rien ne sépare plus l’intérêt public et l’intérêt privé.

C’est évidemment aux États-Unis, où l’on connaît le rôle joué tant par les commissions sénatoriales de la défense et de l’énergie atomique que par la C.I.A. ou par le Conseil national de sécurité, que l’alliance est la plus visible. Fort de moyens de recherche considérables qu’illustrent l’aventure spatiale et la guerre des étoiles, le «pentagonisme», épaulé par une pléiade de généraux ou d’amiraux à la retraite, exerce une influence majeure, au niveau domestique comme à l’échelle planétaire: lobbying permanent et pressions sur l’Administration et le Congrès, mobilisation d’associations ou de ligues à optique militariste, manipulation de l’opinion publique et des Alliés, avantages donnés à des élus sous forme d’implantations ou de prestations militaires dans leur État, contrats et commandes aux intellectuels et aux firmes souvent couverts par le «secret», etc. Comme toujours aux États-Unis, la finalité a deux visages: celui de l’idéal et celui de l’intérêt – esprit des affaires et esprit de croisade –, la recherche de la prospérité s’accompagnant d’une véritable croyance sociale dans la guerre froide qui, comme Galbraith l’a noté, a pris par là une ampleur démesurée pour le plus grand bien des ventes d’armes et du leadership mondial américain.

En France, l’échelle est moindre, mais le problème est un peu le même. Deux caractéristiques importantes sont, toutefois, à souligner: d’une part, les industries d’armement sont étatiques, para-étatiques ou liées de très près à l’État, d’autre part, la présence de polytechniciens à tous les points clés du système crée une symbiose sans pareille. Les ingénieurs de l’armement, le corps des mines et la Délégation générale pour l’armement (D.G.A.) trônent au sommet, les patrons étant interchangeables et passant à l’occasion d’un bord à l’autre de la table, de l’état-major ou de la direction des armements à l’industrie, de l’industrie, ou du Commissariat à l’énergie atomique, à la tête du ministère de la Défense lui-même... Dans ce contexte très «administratif», la question de l’emploi conduit le gouvernement à être plus sensible au problème social qu’aux arguments proprement économiques ou stratégiques. Reste que, dans l’ensemble, cette structure militaro-industrielle a obtenu des résultats brillants: tellement brillants qu’elle est trop importante par rapport au reste de l’industrie nationale, ce qui, à l’heure de la détente et du désarmement, risque d’être pour le pays un handicap.

Plus encore est-ce le cas pour l’Union soviétique. Pour rivaliser avec les États-Unis, mais aussi par concordance naturelle entre le système communiste et le système militaire, ce dernier a été développé au point de déséquilibrer complètement l’économie du pays. Le complexe militaro-industriel est ainsi appelé à se reconvertir dans le pire des contextes.

10. Les tâches extramilitaires de l’armée

Par sa hiérarchie, ses structures, ses effectifs, ses moyens, sa diversité, l’armée, en dehors de sa mission de guerre, est à même de remplir un grand nombre de tâches, subsidiaires ou essentielles, que souvent elle est seule à pouvoir assumer. Les exemples vont des soldats laboureurs fondant la Roumanie ou défrichant avec Bugeaud l’Algérie aux officiers des Affaires indigènes, administrateurs, éducateurs et pionniers dans la ligne de Gallieni et de Lyautey, en passant par la construction de l’aqueduc de Maintenon, sous Louvois, ou la création par Jefferson de West Point, destinée au départ à former des ingénieurs militaires pour le temps de paix. Aujourd’hui, donc, l’institution militaire se voit sollicitée pour de multiples actions de service public, les unes conduites dans les casernes, comme le rattrapage scolaire, la promotion sociale ou la formation professionnelle, les autres à l’extérieur. Ainsi, la Marine, sous l’autorité du «préfet maritime» – poste exceptionnel – assure la surveillance en mer, les sauvetages, le contrôle de la pêche, la recherche des épaves ou la protection des «zones économiques exclusives», non sans apporter, par ailleurs, son aide à divers services: hydrographie, océanographie, météorologie, ramassage scolaire dans les îles, etc. Plus largement, le corps militaire est mis à contribution en de nombreuses occasions: marée noire, évacuations sanitaires, épidémies, incendies de forêt, etc., sans oublier, entre autres, la mise en œuvre du réseau de transmissions gouvernementales ou les grèves, qui ne sont pas sans poser parfois des problèmes politiques délicats.

À l’heure où l’affrontement Est-Ouest disparaît et où un «nouvel ordre» se dessine, ces tâches extra-militaires risquent de s’accroître: les unes, à l’intersection des métiers de diplomate et de guerrier... (Casques bleus, forces d’interposition et d’intervention, constabulary force et soldats de la paix); les autres, plus pacifiques encore, que rend indispensables une société postindustrielle de plus en plus dangereuse et compliquée, polluante et polluée. Sans doute n’at-on pas attendu aujourd’hui pour organiser la protection ou la défense civile, sur le plan interne, et pour mener avec des détachements militaires, action humanitaire et lutte contre les catastrophes naturelles, sur le plan externe. On peut, cependant, penser que l’armée sera de plus en plus utilisée dans ce sens.

C’est en tout cas le Tiers Monde qui semble le lieu de prédilection de ces types d’actions. Développement et sécurité n’y sont-ils pas inséparables? L’armée, force de souveraineté plus que de combat, y est le plus souvent l’arme au pied; grâce aux écoles qu’ils ont suivies, ses cadres ont une conscience nationale, un sens de l’État ou du service public plus marqués que l’immense majorité de leurs concitoyens. Ils ont pour eux, outre la discipline et les effectifs, un certain nombre de moyens et d’engins. Nul mieux qu’eux ne peut donc contribuer à développer le pays. Il ne s’agit pas ici de corporations ou de capitalisme militaire tels qu’on en trouve désormais dans certaines contrées où des officiers, tirant parti de leur position et de leurs avantages, se lancent dans de lucratives affaires pour leur seul profit. Il s’agit, à l’image des armées populaires qui cultivent des terres, encadrent les populations, les forment et gèrent pour elles des entreprises, d’actions foncièrement civiques. Officiers de haut rang affectés à des emplois de responsabilité: chargés, par exemple, d’organiser la C.N.U.C.E.D. au Chili, d’ouvrir l’Amazonie à la vie moderne, de diriger de grandes firmes ou de participer légalement au gouvernement du pays. À des échelons plus modestes, le génie perce des routes, défriche, construit, le corps médical lutte contre les endémies, tandis que certains cadres tiennent des écoles ou animent des mouvements de jeunesse voués à lutter contre le chômage et à former des spécialistes dont la société est privée.

Il y a toutefois un danger. Si beaucoup de chefs d’État ont rêvé de mettre ainsi leur armée au service du développement national, en en faisant le fer de lance du progrès, plus d’un a dû déchanter. Si, à trop employer le soldat hors de son cadre normal, on risque d’en faire un bureaucrate galonné peu à peu sans substance, on risque surtout de le pervertir politiquement. Il arrive, en effet, que, chargé de ces fonctions de paix, le corps militaire ne tarde pas à s’apercevoir que son sens de l’ordre, son sens national et son désintéressement tranchent sur le comportement de l’élite civile, en tout cas sur celui d’agents publics moins portés à servir la collectivité qu’à se servir eux-mêmes. S’ils ne se laissent pas aller à les imiter, vient l’heure où les militaires, conscients au fond de leurs capacités, voire de leur supériorité, préfèrent – plutôt que de rester sous-traitants – se mettre à leur propre compte et prendre en main les rênes.

11. L’intervention de l’armée

Les coups d’État latino-américains se comptant par centaines et les coups d’État africains, en moins de trente ans, par dizaines, on s’est beaucoup interrogé sur les causes de l’interventionnisme militaire en pays peu développés. Il arrive, en effet, tour à tour que l’armée sauve par la force un régime menacé, le laisse au contraire succomber à des menées révolutionnaires, arbitre un conflit national de façon désintéressée ou en profite, à l’inverse, pour s’imposer, enfin s’empare ex abrupto du pouvoir en toute illégalité.

Le contexte local est évidemment prééminent. Parfois, l’armée est désignée par la Constitution même comme garante des institutions; parfois, issue des luttes de libération, elle fait partie de la classe politique et se conduit en parti dominant; parfois, érigée en «armée populaire», elle s’arroge «au nom du peuple» la souveraineté. Le plus souvent, ce sont cependant sa spécificité, sa capacité technique, sa cohérence qui lui donnent une sorte de «légitimité technocratique» et la poussent à intervenir face à un pouvoir plus ou moins déliquescent. Tous les auteurs se rejoignent sur ce plan, Finer, Shils, Pye, Huntington, Janowitz: la faiblesse tant culturelle que structurelle de l’État et de la société appelle, par différence ou réaction, l’ingérence de l’armée.

Les causes immédiates sont toujours les mêmes. Tour à tour, horreur du désordre et de l’anarchie, pulsion antilibérale et refus de la politique politicienne; grave problème national susceptible de mettre en cause l’unité du pays; frustration corporatiste, lorsque le gouvernement notamment essaie de se préserver de l’armée en la dévalorisant ou en lui opposant polices ou milices; rivalités internes et combats de chefs. S’ajoute souvent le rôle de puissances externes, s’efforçant, pour atteindre leurs desseins ou éliminer leurs rivales, de manipuler les clans militaires qui leur sont favorables, en particulier les anciens élèves de leurs écoles de cadets (Saint-Cyr, West Point, Sandhurst, etc.).

Le socle social est à prendre en compte, qui éclaire encore l’action menée. En Afrique, la structure de la société est très généralement bipolaire: une masse occupée à sa survie, sans conscience politique, et une mince élite égocentrée. L’armée, plus proche du peuple que cette dernière, sert de substitut à la classe moyenne en attendant qu’elle apparaisse. En Amérique du Sud, elle sert de volant régulateur à l’évolution sociale: elle assure la transition entre la domination latifundiaire et celle de la bourgeoisie des villes, entre l’élite nationale et l’élite cosmopolite, favorise l’émergence de la classe moyenne et freine les poussées ouvrières. En Asie, en Thaïlande en particulier, le phénomène est plus subtil.

Dernière caractéristique à souligner, elle aussi conforme à la spécificité militaire: l’armée, soucieuse, par réflexe, de l’ordre et de l’unité, comprend très bien que les privilégiés, agents d’inégalités et ferments de révolution sans le savoir, jouent, lorsqu’ils exagèrent, un rôle néfaste. Il lui arrive donc de s’opposer à eux et de prôner le socialisme: un socialisme national... ou un national-socialisme, qui bien entendu exclut les excès populaires. À gauche, mais pas au-delà! C’est pourquoi, entre Trotski et Frounzé, l’Armée rouge est finalement devenue, quelle que soit sa posture théorique, une armée classique dont, le jour venu, les commissaires politiques ont été écartés. C’est pourquoi l’armée chinoise, un temps liée à la révolution culturelle, ne s’est pas fait prier quand on lui a demandé d’y mettre fin. Sans parler de l’armée portugaise ou de nombre de régimes militaires, dits «progressistes», qui ont mué en dictature pure et simple l’effervescence révolutionnaire sur laquelle ils s’étaient fondés.

L’armée «intervient», mais le résultat est rarement à la hauteur du projet. Certes, dans un premier temps, elle rétablit l’ordre, voire l’ordre moral, et joue à cet égard un rôle qui, de prime abord, peut sembler positif. Hélas! l’essence du politique n’est pas de contraindre, d’uniformiser, d’aligner, elle vise sinon à faire concourir ensemble des contraires, du moins à leur permettre, à force de compromis, de coexister. L’ordre militaire est, à ce titre, trop spécifique, la «grammaire» militaire diffère trop de la «logique» civile: les régimes martiaux finissent par échouer, faute d’être adaptables aux données complexes de la société.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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